Guest blog : La société civile et les mouvements citoyens à la conquête du terrain à Bukavu

De rhulye et muyomeka : La société civile et les mouvements citoyens à la conquête du terrain à Bukavu

Vianney Cubaka et Gentil Kulimushi

 

La société civile en République démocratique du Congo (RDC) est un regroupement des structures et associations civiles organisées à différents niveaux de la société et travaillant sur des thématiques spécifiques ayant trait au développement. Ces structures et associations sont des groupes de pression pour la défense des intérêts vitaux de la population. Elles comptent des sous-noyaux dans les quartiers et groupements, ainsi des noyaux au niveau des territoires et des communes. Ces noyaux et sous-noyaux sont impliqués dans la dénonciation d’actes de violations des droits des citoyens (accaparement des terres par les « élites dominantes », déficit de la gouvernance urbaine et rurale, etc.) et la revendication de droits vitaux (eau et électricité, etc.). Ils sont autonomes vis-à-vis de leur hiérarchie dans la poursuite de leurs objectifs. Ces structures de la société civile sont parvenues à influencer le processus de prise de décision des autorités étatiques. Pour ce faire, les bureaux de coordination de la société civile font souvent appel dans le cadre de la mobilisation en masse. Leur rôle importante dans le contexte social et politique soulève la question suivante :

« Comment la société civile ainsi que les mouvements citoyens s’organisent-ils dans la lutte non-violente et dans leur service de la population » ?

Alors que les attentes de la population se focalisent sur la participation à la gestion de leurs cités et celle du pays ainsi que l’émergence des groupes de pression respectant la constitution du pays et œuvrant pour le développement, certains acteurs de la société civile désacralisent la charte par des anti-valeurs. Visiblement au service des opérateurs politiques pour leurs propres positionnements politiques, certaines organisations de la société civile sont devenues un tremplin pour accéder aux avantages et aux postes politiques. Elles ont ainsi perdu la confiance d’une bonne frange de la population. Cette dernière n’hésite pas à accorder des surnoms et sobriquets révélateurs à certains animateurs « influents » de structures de la société civile : rhulye (« mangeons »), muyomeka (« celui qui empoche »), misumba(« gros sac des commerçants ambulants ») suite aux allégations de corruption et de détournement des fonds. L’engouement vers l’argent facile a même conduit à la fragmentation et à l’émergence d’une « société civile plurielle » : Bureau de Coordination de la Société Civile, Nouvelle Dynamique de la Société Civile, ou encore Société Civile Apolitique. Ainsi, il sied de se demander comment faire face à ces nouveaux acteurs dans la place publique et comment procéder en vue de doter la cité des animateurs capables de s’abstenir des intérêts égoïstes au profit de la société ?

 

Mouvements citoyens non-violents actifs à Bukavu

L’avènement de la LUCHA (Lutte pour le changement) et du Réveil des Indignés à Bukavu a contribué à une formulation d’une résistance citoyenne non-violente avérée. Les jeunes se sont vus rapidement identifiés aux mouvements précités pour défendre les intérêts vitaux des communautés locales par des actions non-violentes dans un âme de résistance et dans le respect strict de la Constitution. L’objectif est d’ainsi influencer les décisions politiques. Les succès enregistrés par la LUCHA et le Réveil des Indignés a ensuite déclenché une prolifération de mouvements citoyens dans la ville de Bukavu. Dans bien des cas, il ne s’agit pas des dynamiques de masse car seuls deux ou trois membres sont bien visibles et profitent des espaces que leur offrent les médias pour faire passer leurs messages à la population.

 

Dans la peau des politiciens fictifs : des associations et mouvements citoyens controversés

Les législatives nationales et provinciales de 2018 ont été une occasion, pour certains membres des mouvements citoyens, d’afficher au grand public leurs ambitions politiques. Certains animateurs de la société civile et activistes des mouvements citoyens se sont présentés candidats sur les listes des partis et regroupements politiques. Ceci suscite des questionnements sur l’identité réelle de la société civile en RDC, et à Bukavu en particulier. En effet, aussitôt élus, et donc au pouvoir, ces anciens acteurs de la société civile et des mouvements citoyens abandonnent les actions de plaidoyer en faveur de population et font allégeance aux autorités politiques au point d’adopter des positions très ambigües face aux revendications citoyennes. Des exemples vont de l’opération tujikinge, à la crise autour de la cellule anti-fraude de Abbas Kayonga, ou encore la nomination d’un nouveau Mwami à Nindja, l’occupation foncière à Mbobero, la proposition de la création d’une nouvelle province d’Elila, les conflits à Minembwe. Ces questions figurent parmi les nombreux cas qui ont divisé les acteurs sociaux.

Sur terrain, ce repositionnement politique des anciens acteurs de la société civile et des mouvements citoyens se manifeste soit par des contacts en public pour berner la population et maintenir un certain lien avec elle, soit lors des réunions secrètes avec les hommes politiques pour consolider leurs positions et planifier la distributions des misumba à d’autres acteurs à recruter.

Si la société civile et les mouvements citoyens ont certes joué, et jouent encore un rôle important dans la recherche des solutions aux problèmes de la population, l’absence d’une coordination responsable et la poursuite des agenda souvent contradictoires (avoués ou non avoués) par certains animateurs impliqués ont été à l’origine de la fragmentation et de la prolifération des sociétés civiles et des mouvements citoyens. Cette situation donne accès à une sorte de politisation de certaines structures de la société civile qui servent désormais de tremplin aux futurs apprentis politiciens. Ces structures devraient reprendre leurs responsabilités en main selon leurs chartes et objectifs pour privilégier le changement et non leurs propres intérêts.

De nombreux acteurs de la société civile et des mouvements citoyens de la ville de Bukavu sont devenus de cherche-pains et non des acteurs de lutte pour les droit humains. Nous leurs recommandons de bien jouer leur rôle comme acteur et de défenseur de droits humains, en misant sur le bien-être de la société au lieu de se servir de la population pour accéder à des postes politico-administratives au détriment des intérêts de ceux qu’il est censé travailler. Une véritable société civile devrait s’ancrer dans la neutralité en refusant l’argent facile, surnommé kitu kidogo (« un petit rien ») ou encore sehemu yangu (« ma part »), dans la revendication des droits de ses concitoyens.

 

Vianney Cubaka est chercheur au Groupe d’études sur les conflicts et la sécurité humaine à l’ISP–Bukavu 

Gentil Kulimushi est chercheur et activiste basé à Bukavu

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