AIII #21: Repenser la réinsertion des anciens combattants pour construire la paix à l’Est de la RDC

Repenser la réinsertion des anciens combattants pour construire la paix à l’Est de la RDC

(photo par l’auteur)

Umbo Salama

Plusieurs organisations ont soutenu le processus de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) des anciens combattants. Avec des financements des organismes internationaux ou du gouvernement congolais, ce processus a connu trop des ratés. En Avril 2004, le gouvernement congolais a adopté le PN-DDR (Programme national pour le Désarmement, la Démobilisation et la Réinsertion). Dans ce programme, la CONADER (Commission Nationale de Désarmement et de Réinsertion) a été créée comme institution nationale de la coordination du PN-DDR. Le processus DDR comportait les étapes clés suivantes : la collecte des armes et des munitions auprès de tous les combattants, la démobilisation volontaire des combattants, la sortie obligatoire de tous les enfants associés aux forces et groupes armés, le retour à la vie civile et la réinsertion économique et sociale des démobilisés.

Des milliers de gens, recrutés comme pouvant servir des soldats dans les différentes guerres qui ont secoué la RDC, beaucoup d’entre eux ont été démobilisés à travers la CONADER à partir de 2005 ; d’autres s’étant auto-démobilisés, avaient obtenu des différentes hiérarchies militaires des attestations individuelles des démobilisés. De son côté, le PAREC (Programme œcuménique de paix, transformation des conflits et de réconciliation (PAREC), à travers son programme « une arme contre 50 dollars » a permis de recueillir quelque centaine d’armes au Nord-Kivu,…

L’évolution sociale, laissé pour compte

En dépit de ce qui a été entrepris, la RDC est encore minée par le phénomène des groupes armés résiduels, la circulation des armes, l’insécurité et le cycle de la guerre ne s’est pas arrêté et surtout à l’Est du pays. Des combattants quittent la brousse, reçoivent des kits de démobilisation (vélo, chèvre, kit de menuiserie ou de mécanique, de coiffure,…). Mais nombreux finissaient par reprendre le chemin de la brousse pour s’enrôler dans leurs anciens groupes armés. Pourquoi plusieurs démobilisés regagnent la brousse après l’acquisition des kits de démobilisation ? Cette question a toujours resté sans trop de réponses, pourtant la sortie des ex-combattants de la brousse pour intégrer la vie civile devrait être une des pistes vers la paix à l’Est de la RDC.

Je pense qu’on avait au début mal compris le vrai besoin de ces ex-combattants. Figurez-vous, ils quittent la brousse sans aucune idée d’un bien collectif. Ils ont aussi été habitués à l’acquis dans la facilité. Et donc, donner un vélo, une chèvre à un ex-combattant, il ne comprend pas bien quoi en faire. Il vend. Une fois l’argent terminé, il songe à son ancienne activité. « En fait, le temps d’encadrement était minime. Pour quelqu’un qui était déjà habitué à une vie de facilité, le convaincre qu’une chèvre ou un vélo,… peut aussi assurer sa survie plus que la vie en brousse au sein de groupe armé, n’était pas chose facile. Et surtout qu’il rendre dans une société où ses anciens amis ont leur propres motos, sont devenus des commerçants ou des agents dans des ONG,… Il fallait peut-être songer aux métiers qui peuvent permettre aux ex-combattants d’atteindre le standing de leurs anciens amis. Le voir rouler sur un vélo dans une société où la moto et la voiture constituent le rêve de tous les jeunes ; le voir devenir gardien des chèvres dans une ville où la vie commerciale préoccupe tout le monde, où d’autres sont devenus des cadres dans plusieurs services,… va lui sembler comme de l’humiliation », analyse Marie Lea Kaswera Wasukundi, psychologue et chef des travaux à l’UOR (Université Officielle de Ruwenzori).

Selon les données récoltées par le RHA (Réseau Hakina na Amani), une ONG basée en ITURI, le nombre des miliciens a été mal estimé au départ et il est resté encore plusieurs miliciens en brousse. « Car bien qu’ils aient signé les accords de désarmement, tous les chefs de guerre n’étaient pas acquis à la paix. On n’est donc pas parvenus à réduire la prolifération des armes. Certains groupes armés opérant dans la région sont restés hostiles au processus et se sont soustrait à la démobilisation », constate Wema Kennedy, journaliste basé en ville de Butembo, à l’Est de la RDC. Très peu d’armes ont été ainsi récupérées au cours de cette phase, en moyenne 20%, à en croire le prénommé Jacques, ancien agent de CONADER, qui était basé au camp de transit des démobilisés de Mangango, à 6 Km à l’Ouest de la ville de Beni. Les conditions de sécurité n’étant pas aussi totales, plusieurs ex-combattants qui voulaient désarmer avaient peur de se présenter car ils étaient menacés par leurs amis qui étaient contre le processus. Certains parmi ceux qui s’étaient démobilisés et qui avaient effectivement opté pour la réinsertion effective dans la communauté, n’ont pas aussi résisté. Démunis, ces ex-combattants vivent misérablement et sont prêts à rallier un chef « rebelle » qui solliciterait leurs concours et leur service[1]. Quelques-uns qui garderaient encore des armes, se livrent au vol à mains armées, à la coupure de route, et créent de l’insécurité dans leur contrée respective.

Certains ex-combattants et autres personnes impliquées dans ce programme, interrogés, ont émis des critiques à l’endroit du processus. Parmi les plus saillantes, ils ont retenu que les projets ont connu une faible participation des communautés locales qui n’avaient pas trop de connaissance sur ce programme ; l’éloignement des centres d’orientation décourageant ainsi certains combattants par crainte de traverser des localités qui leur étaient hostiles auparavant ; l’insuffisance, la corruption et le détournement d’une partie de “filet de sécurité” prévue aux ex. combattants ; le non respect d’engagement du Gouvernement congolais en ce qui concerne le financement de projets de réinsertion ;…

La réinsertion des démobilisés n’a pas été donc bien menée. Ainsi, faute d’un appui en réinsertion, plusieurs démobilisés se sont résolus de rejoindre les groupes armés récalcitrants qui sont restés dans le maquis. Dans cette perspective, le journal Syfia Grands-Lacs, dans son 17ème numéro du 27 décembre 2012, avait écrit : « Rébellions, négociations, réintégrations, rébellions : un cercle vicieux ». Le comble est qu’il y a des démobilisés qui ont aussi regagné les FARDC (Forces armées de la République Démocratique du Congo). « Pourtant après la démobilisation on ne devrait pas retourner dans n’importe quelle force armée, y compris les FARDC », fait remarquer un ancien agent de CONADER.

Sortir du cercle vicieux

L’Aspect réinsertion sociale des ex-combattants dans la vie civile doit surtout mettre en place des mécanismes pragmatiques et efficients visant à une meilleure définition, orientation, coordination, surveillance et évaluation des projets ad hoc. Il s’agit notamment de fournir des incitants alléchants pouvant attirer les combattants, via des projets de réinsertion sociale communautaire durables de leur réinsertion à la vie sociale. Il ne s’agit pas de se limiter à leur remettre 100$ en échange des armes mais bien à les impliquer directement via des formations qualifiantes à être des moteurs de la reconstruction de leurs communautés locales en initiant des projets de développement communautaire à utilité sociale et publique, basés sur le développement durable dans leurs zones de vie respectives[2].

Ancien directeur de la Caritas diocésaine à Butembo-Beni (une ONG qui intervient aussi dans la démobilisation et la réinsertion des ex-combattants), Fabrice Maghulu lui pense qu’il faut leurs donner les possibilités de travailler ensemble, pour l’intérêt de la communauté. « A Caritas, nous avions soutenu un groupe des démobilisés associés. Ils sont à Ngadi (au Nord de la ville de Beni) et croyez-moi, ils ont réussi. En trois ans, ils ont acheté une parcelle, un moulin à huile de palmiste et même une camionnette. Parti d’une association, ils ont créé une micro société qui fonctionne, une preuve que s’ils sont associés, les démobilisés gèrent bien que quand ils sont chacun dans son petit coin. Même le cas de la ferme de Kitebya est très éloquent. Les démobilisés devenus sociétaires ont conscience de l’intérêt commun et agissent conséquemment pour que leur entreprise dure », affirme-t-il. Le témoignage similaire est celui d’Alexi Wasekayo, cordonnateur de l’ONG SOPREDU (qui intervenait aussi dans le programme de réinsertion des ex-combattants). Il soutient qu’on peut même associer à ses démobilisés des jeunes qui n’ont jamais été dans des forces armées, pour une harmonie sociale dans le lieu d’apprentissage et même sur le terrain. A cela il faut ajouter un accompagnement pérenne. « Depuis 2012 nous encadrons des démobilisés associés à d’autres jeunes dans des activités de coiffure, de meunier, de mécanique et menuiserie,… en ville de Butembo et en territoire de Lubero. Aujourd’hui ils s’en sortent bien et nombreux témoignent qu’ils ne songent plus à retourner en brousse », explique-t-il.

Voilà ! Il faut des actions concomitantes : c’est-à-dire démobiliser et traquer les groupes armés si non, la sollicitation des groupes armés font que les démobilisés craquent. « Il va y avoir un nouveau processus de démobilisation, désarment et réinsertion des ex-combattants DDRR et cette fois je pense que le gouvernement va prendre en compte nos remarques : jamais laisser les ex combattants à la merci des prédateurs qui voient en eux une possibilité de relancer la création d’un groupe armé », pense-t-il.

Le schéma est donc simple. On fait appel aux anciens combattants, on les sensibilise à l’idée de quitter la brousse et on les aide à s’associer dans une activité où ils sentent tous qu’ils travaillent comme pour une mutuelle où tout le monde travaille et a les mêmes droits. S’ils travaillent en communauté, comme des associés, dans une même action collective, ils réussissent. Et c’est vraiment capital. Il faut éviter les erreurs du passé qui partent de la sélection des organisations qui doivent exécuter le désarmement, la démobilisation et la réinsertion des ex-combattants en passant par les projets proposés et les actions à mener. Vous savez, notre pays est plein d’opportunistes. On a vu des gens sans expériences de gestion de projet s’aventurer dans un domaine aussi complexe que la démobilisation. Attention, il faut trouver des experts qui en savent quelque chose.

Donc démobiliser n’est pas une mince affaire. C’est un processus et qui demande donc que le projet soit solide, construit sur un idéal durable dans le temps et même dans l’espace. Il ne suffit pas de donner à quelqu’un un poisson mais faut-il lui apprendre d’abord à pêcher. Or tout le monde n’est pas pêcheur de poisson. Pour apprendre à l’autre, il faut en avoir l’expérience à défaut de l’avoir été.

 

Umbo Salama est journaliste-reporter depuis 2006, il est basé en ville de Butembo, au Nord-Kivu, à l’Est de la RDC. Il est assistant en science de l’information et de la communication à l’ISEAB (Institut Supérieur Emmanuel d’Alzon de Butembo) depuis 2011 et blogueur depuis 2014 (www.groupearcenciel.over-blog.com). Avec le Professeur Jean-Baptiste Paluku Ndavaro, ils ont publié le livre « La Bible et les miracles pour la survie : de l’expérience mercatique au marketing religieux dans les Eglises de Réveil en Afrique », Editions universitaires européennes, 2013, 196 pages. Il mène aussi des recherches en gouvernance, citoyenneté, cohabitation pacifique et sur les initiatives de paix, dans la région des grands-lacs.

 

______________________________

 

[1] Témoignage d’un ex-combattant, recueillis ce Mercredi 8 Avril à Butembo. Cet ex-combattant, après sa démobilisation, sa famille a bon jugé le faire inscrire à l’université. Il lance ces phrases à tout temps qu’il se trouve sans argent de poche.

[2] Lire Jean-Jacques WONDO, La RDC peut s’inspirer des modèles de DDR du Libéria et de l’Angola en vue d’une armée professionnelle, mise en ligne depuis le 17 septembre 2013, sur http://desc-wondo.org/la-rdc-peut-sinspirer-des-modeles-de-ddr-du-liberia-et-de-langola-en-vue-dune-armee-professionnelle-jj-wondo/#sthash.4kQC6bmG.dpuf.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: